L’extinction (part. 2)

Paul arriva avec quelques minutes de retard et entra dans le bar situé en face du métro « Blanche ». Il s’agissait d’un ancien PMU qui avait été racheté par de jeunes cadres. Depuis, il avait été réhabilité en endroit tendance. La décoration kitsch des années 70 tranchait avec les dizaines de cocktails élaborés et la clientèle habillée avec les dernières marques à la mode. 

Il vit Julien et Caroline au fond du bar sur une banquette rouge sang. Il leur sourit et traversa le bar en évitant les joueurs de baby-foot. Il arriva à leur niveau, leur fit la bise et s’assit en face d’eux. Après plusieurs tentatives infructueuses, il parvient enfin à commander une bière blonde au serveur 

Cela faisait quelques mois qu’ils ne s’étaient pas vu tous les trois. Mais il suffirait de quelques gorgées et anecdotes pour mettre fin au blanc qui venait de s’installer. 

– Comment allez-vous ? Ça fait longtemps qu’on ne s’était pas vu 

Il amorça le début de la conversion après une première gorgée de Chouffe absorbée. 

– Ça va nickel ! répondit Julien.  

Julien n’était pas du genre loquace. Paul le savait. Il faisait partie des personnes qui ne se livrait pas aux autres. Sûrement agissait-il ainsi pour se protéger. Il faudrait quelques questions supplémentaires afin d’en savoir plus sur sa situation actuelle. 

– Comment ça se passe la musique ? Ça avance ? 

– Oui ! Je viens de signer avec un agent qui travaille avec les plus grands labels de musique du monde. Pour l’instant, on vient à peine de commencer à travailler ensemble mais j’ai de grands espoirs pour la suite.  

– Mais non ? Trop cool, félicitations ! 

– Là je suis en train de travailler sur mon premier EP qui devrait comporter 7 titres. En plus ça paie bien voire très bien. En tournée, tu peux gagner facilement plusieurs dizaines de milliers d’euros par showcase ! Tu t’imagines ? Et seulement pour un seul concert ! 

– C’est énorme en effet 

Paul feignait un sourire intéressé même s’il savait que la situation dépeinte par Julien était moins belle qu’elle n’y paraissait. En réalité, les contrats ne se concrétisaient pas et l’allocation chômage arrivait bientôt à son terme. D’après une connaissance commune, Julien aurait même déjà commencé à chercher un emploi. 

Paul aurait aimé que Julien se dévoile davantage, qu’il partage ses doutes. Mais il ne pouvait pas lui en vouloir d’essayer d’embellir la réalité. C’était une manière pour lui de se protéger, d’éviter d’être jugé en se montrant vulnérable. 

– Et toi Caro ? 

– Moi ça va, je me suis un peu remise de mon licenciement. J’ai eu le droit à une prime de départ. Heureusement, ça m’aide à tenir le coup jusqu’à temps que je retrouve un autre emploi. J’ai un entretien la semaine prochaine, espérons que ça le fasse ! 

Paul observa Caroline. Elle avait une lumière plus faible que celle de Julien mais elle était d’une belle couleur, un jaune orangé rappelant le coucher de soleil d’un soir d’été. Ses reflets créaient une atmosphère réconfortante qui procurait un sentiment de bien-être. 

– J’espère que ça le fera. Si tu peux tenir financièrement jusqu’à ton prochain travail, c’est déjà bien. Ça serait le même poste mais dans une nouvelle entreprise ? 

– Tout à fait, j’adorais ce que je faisais donc j’aimerais retrouver le même type de mission si possible 

Il y eut un léger silence. Paul finit sa bière et en commanda une deuxième. Julien lança un regard à Caroline sans prononcer un mot puis il osa discuter du sujet sensible. 

– Tu as perdu ta lumière ?  

Paul se sentit mal à l’aise, il n’avait pas réellement envie d’en parler. Il se sentait mis à nu. Sans échappatoire. 

– Oui … J’ai … enfin … je me suis réveillé cette nuit. Et j’ai vu une forte lumière jaillir à travers ma poitrine, puis ça s’est arrêté et je l’avais perdu 

– Ah … tu sais, ça ne m’étonne pas vraiment. On s’en était parlé avec Caroline, plusieurs fois, et ta lumière avait vraiment diminué ces derniers mois. Elle était devenue translucide.  

Paul se prit la réflexion de plein fouet. Il se sentait idiot d’être sorti ce soir. Il n’avait pas la force de faire face aux regards et aux jugements. Les larmes revenaient de nouveau mais il essaya de les contenir. Il devait sauver les apparences. 

– Tu ne t’en étais pas rendu compte ? demanda Julien, interloqué  

– Non, pas du tout… mais pourquoi vous ne m’en avez pas parlé avant ? J’aurais pu agir, essayer de faire quelque chose, répondit Paul, la voix tremblante 

– Tu sais, ce n’est pas le genre de chose qu’on dit facilement aux gens, répondit Caroline 

Elle semblait sincère et compatissante. 

– Puis on ne sait pas vraiment comment ça fonctionne. S’il y a un traitement, si on peut la retrouver une fois perdue. Donc en discuter, ça ne sert pas vraiment à grand-chose 

Julien était égal à lui-même, froid et peu emphatique. 

– J’ai entendu dire qu’il y avait des traitements à base de plantes qui permettent d’étaler la perte sur plusieurs années. Mais on n’est pas vraiment sûr que ça guérisse en fait. Et pour la récupérer, il y aurait des tests médicaux en cours mais pour l’instant aucun résultat probant. 

Caroline avait raison, aucun traitement n’avait été trouvé. Cela n’empêchait pas des dizaines d’entreprises de vendre des produits soi-disant miracles ou des cures afin de « retrouver sa lumière ». De nombreuses personnes succombaient au marketing et achetaient ces remèdes par espoir de retrouver ou maintenir une aura passée. 

– Enfin bref, ça ne sert plus à rien d’en parler maintenant… C’est fini… 

Paul cherchait à mettre fin à la conversation. Il souhaitait à tout prix changer de sujet. 

– Tu devrais en parler à Marie, elle a perdu sa lumière il y a quelques mois. Elle pourrait t’aider. Peut-être qu’elle l’a retrouvée d’ailleurs ! dit Caroline pleine d’espoir 

Paul semblait perplexe. Il ne parlait plus à Marie. Son comportement avait énormément évolué depuis ces dernières années, la jeune fille intrépide et rigolote qu’il avait connue s’était transformée en une business woman stressée et overbookée. Sa lumière, si rayonnante auparavant, avait commencé à perdre de son éclat. Puis au fur et à mesure, elle avait fini par s’éteindre. 

La soirée se termina tôt, à la fin de la seconde bière commandée. Ils sortirent du bar et se firent la bise sur le trottoir en se promettant de se revoir vite. Tous savaient que ce n’était que des paroles en l’air, leur affinité s’était évaporée.  

Paul décida de rentrer chez lui en bus pour observer Paris durant la nuit. Cela faisait maintenant plus de 3 ans qu’il habitait ici mais il continuait d’être émerveillé par la beauté de la ville. Il arriva chez lui vers 23 heures et se jeta dans son lit. Il avait envie de dormir, de dormir et de ne jamais se réveiller. 

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